Un jour d'âpre essorage
Le jour du décès de Chéhérazade un jeudi, fin de semaine en Algérie, j'avais quatre heures de cours à dispenser au lycée Zerrouki Cheikh Ibn Eddine ( ex. René Basset ), où j'étais élève de
la sixième M2 jusqu'à la fin de ma scolarité en 1972/1973.
C'était un prestigieux lycée de garçons. Il est aussi à Mostaganem, mon étonnante ville natale,
un autre ancien établisement de renom pour filles, le lycée Ould Qablia saliha ( ex. Lavoisier ).
Cette matinée là, la rumeur du drame s'épandant, le lycée Zerrouki libéra tout le personnel et
des fleuves d'élèves qui affluaient vers la Cité des 16O logements ( je préfère dire et écrire logis ), où j'habite, porte 21, au troisième étage, depuis l'hiver 1982. Une Cité encore flanquée d'un chiffre ( comme les fameux numéros donnés aux rue de Tigditt ) comme s'il y avait pénurie
de noms dans un pays où les moudjahidine, les fils de chouhada, d'autres pupilles et ayants-droits sont en big bang exponentiel.
Collègues et élèves venaient m'apporter leur soutien et me présenter leurs condoléances. Etourdi, je n'ai jamais vu autant de monde grouiller autour de moi, monter et descendre les étages.
J'ai reçu quelques instants auparavant la visite au domicile de deux étranges personnages qui me demandèrent ce qui se passait, des policiers en civils ( des sikrya ) et s'éclipsèrent comprenant qu'il s'agissait du décès de l'épouse d'un professeur. Un copain m'expliqua que, voyant les élèves quitter en masses le lycée Zerrouki, situé juste derrière le commissariat de police, les autorités paniquèrent , pensant qu'il s'agissait d'une grève sauvage d'enseignants.
Cela faisait plusieurs mois que beaucoup d'entre nous, enseignants du secondaire étions en
résistance face à un pouvoir retors, obsolète et extrêmement dangereux. Nous réclamions
le statut du professeur, l'amélioration des programmes scolaires, de nos conditions de vie et de
travail, la levée des sanctions assénées aux vrais ou fabriqués leaders ( etc ).
J'avais moi-même d'énormes problèmes avec l'étouffante tutelle assistée de certains collègues
médiocres et cupides, constitués çà et là en pernicieuces petites meutes indéfiniment affairées
à boursicoter dans la fétidité des irresponsables responsables;
Typé comme professeur frondeur, un casse-tête chinois. Toujours - grâce à Chéhérazade, merveilleuse fée du logis et de mon maintien - superbement sapé, périlleusement féru de
verticalité, fermement réfractaire à la canonisation des stéréotypes alimentaires, au fourbi
vénal et rase-mottant des fameux sujets communs, aux menus et innombrables fricotages de
la médiocratie.
Je ne m'absentais jamais. je considérais comme un crime d'enseigner assis comme on fait du tricot ou des mots croisés. J'avais toujours de nouveaux textes, des rahat loukoum de l'esprit :
poèmes, enregistrements de textes narratifs ( Aladin et la lampe merveilleuse, Sindbad le marin, Dj'ha, le faiseur d'infirmes de Naguib Mahfouz, le petit prince de Saint-Exupéry, Brel, Ferré, Ferrat, Aragon, Eluard, Nazim Hikmet, Mahmoud Darwich, Nizâr Qabbani, Moudhafer el Nouah, Rûmi, Hallâj, Bistami, Doul Noun, Lorca, Maupassant, Flaubert, Balzac, Gandhi, Herman Hesse, Hervé Bazin, Dino Buzzati, Italo Calvino, Cervantes, Carême,Barthes... ),exposés,corespondances avec des auteurs, ateliers d'écritures, expressions théâtrales. Chaque texte dont je tombais amoureux était immédiatement partagé avec les élèves.
Chaque cours était un show, un spectacle, une oeuvre de partenariat, un feed-beak de séduction.
Je dérangeais énormément. J'étais dans le rêve. Profondément trempé dans la jeunesse, dans le
bondissement de la beauté. En entrant en classe j'étais, nous étions tout le temps en escapade, en parapente de la pensée.
Je sortais de la classe rayonnant au milieu de régimes d'élèves, d'autres en sortaient abattus, accablés, pressés d'aller s'affaler sur leurs chaises dans la salle des papotages, des truqueries
et des recettes faciles.
La classe était notre green. Nous la décorions, il y avait des fleurs, la rose toujours en vue sur
un coin du bureau pour l'éducation du regard. Nous jouïons au golf avec les mots, avec le sens, nous étions dispensateurs de luxe, nous parfumions nos phrases sans sacrifier à l'efficacité, au rigoureux pointillé du compas. Impossible de trottiner dans l'horreur tranquille du prosaïsme,
de ruminer la chique grammaticale du genre: Le chat mange la souris/ la souris est mangée par le chat. J'enseignais et montais avec les élèves, mes écoeuriers, Hamlet, Poèmes et textes de Hikmet et de Soljénitsyne.
La forêt de Chéhérazade
Je sortais les élèves en bus pour planter des forêts ( la forêt de Chéhérazade sur le littoral, à ( Kharrouba, Clovis plage ), des arbres ramenés de la pépinière de Aïn Brahim dans l'express
blanche de Daddy, ancien élève, aujourd'hui responsable d'une association écologique . Les parents, ( au grand dam des responsables, flicaillons de la pensée ) me confiaient leurs enfants dont grand nombre d'adolescentes .
Nous plantions : pins pignons, pins d'Alep, eucalyptus... C'était un bel et émouvant hommage à Chéhérazade. Je faisais de l'écologie poétique, j'aérais l'esprit des adolescents ( il y en avait
même qui ramenaient leurs tout jeunes frères et soeurs. cet élargissement en puériculture m'amusait et me fascinait ).
L'iode et la chlorophylle me faisaient onduler du dedans. Les plants étaient d'infinis porte-plumes. Nous grouillions dans une bibliothèque verte frangée de mer à perte de vue. Tous, filles et garçons étaient superbement motivés. Nous avions quitté le renfermé et le ronron de la grisaille académique.
Plus d'estrade, plus de tableau abîmé et presque jamais rénové, plus de dictature architecturale.
Ils étaient associés à ma féconde douleur, à ma dépression combattue. Nous étions des planteurs
de la bonté.
Je les voyais s'échiner, les filles s'abîmaient les mains à creuser, à planter, à butter sans outils
( pour la plupart, nous manquions d'outils ). Tout le monde s'affairait, se prosternait hardiment et humblement vers la terre, à pérenniser la vie, à préparer de l'ombre bienfaisante à ceux qui
succèderont pour se promener ou villégiaturer sous nos pensées, sous nos espoirs, sous nos voeux. Nous étions tous dépositaires d'un noble souci de germination et d'un voeu de bonheur.
Chacun dédiait son plant à un être cher, à des êttres disparus, éloignés ou encore vivants. Leurs yeux brillaient, ruisselant de sueur et d'excitation. Ils étaient dans l'aimer c'est faire.

Je faisais tout pour contenir mes sanglots, écrasé d'un bonheur presque insupportable. Je m'obstinais, tête inclinée, sarclant et tassant la terre à cacher des larmes qui me gonflaient la gorge, m'étourdissant de leur sel et à murmurer, lèvres contre feuilles, des prières, à demander pardon: Pardon, je te demande pardon de te survivre mon amour, mon grand, mon bel amour, ma Chéhérazade, toi ma parole ombiliquée, toi mon poème ombellifère.
Puis, n'en pouvant plus, j'ai abrégé ma carrière et je me suis expatrié en France, dans la région
du Rhône où j'habite et où de mon remariage en ruines, après 21 mois de veuvage, j'ai reçu un
extraordinaire don de Dieu, mon unique fille Schéhérazade qui me fait écrire de Schéhérazade à Schéhérazade.
Rillieux-la-Pape. Lundi 08/12/2OO8
Le jour du décès de Chéhérazade un jeudi, fin de semaine en Algérie, j'avais quatre heures de cours à dispenser au lycée Zerrouki Cheikh Ibn Eddine ( ex. René Basset ), où j'étais élève de
la sixième M2 jusqu'à la fin de ma scolarité en 1972/1973.
C'était un prestigieux lycée de garçons. Il est aussi à Mostaganem, mon étonnante ville natale,
un autre ancien établisement de renom pour filles, le lycée Ould Qablia saliha ( ex. Lavoisier ).
Cette matinée là, la rumeur du drame s'épandant, le lycée Zerrouki libéra tout le personnel et
des fleuves d'élèves qui affluaient vers la Cité des 16O logements ( je préfère dire et écrire logis ), où j'habite, porte 21, au troisième étage, depuis l'hiver 1982. Une Cité encore flanquée d'un chiffre ( comme les fameux numéros donnés aux rue de Tigditt ) comme s'il y avait pénurie
de noms dans un pays où les moudjahidine, les fils de chouhada, d'autres pupilles et ayants-droits sont en big bang exponentiel.
Collègues et élèves venaient m'apporter leur soutien et me présenter leurs condoléances. Etourdi, je n'ai jamais vu autant de monde grouiller autour de moi, monter et descendre les étages.
J'ai reçu quelques instants auparavant la visite au domicile de deux étranges personnages qui me demandèrent ce qui se passait, des policiers en civils ( des sikrya ) et s'éclipsèrent comprenant qu'il s'agissait du décès de l'épouse d'un professeur. Un copain m'expliqua que, voyant les élèves quitter en masses le lycée Zerrouki, situé juste derrière le commissariat de police, les autorités paniquèrent , pensant qu'il s'agissait d'une grève sauvage d'enseignants.
Cela faisait plusieurs mois que beaucoup d'entre nous, enseignants du secondaire étions en
résistance face à un pouvoir retors, obsolète et extrêmement dangereux. Nous réclamions
le statut du professeur, l'amélioration des programmes scolaires, de nos conditions de vie et de
travail, la levée des sanctions assénées aux vrais ou fabriqués leaders ( etc ).
J'avais moi-même d'énormes problèmes avec l'étouffante tutelle assistée de certains collègues
médiocres et cupides, constitués çà et là en pernicieuces petites meutes indéfiniment affairées
à boursicoter dans la fétidité des irresponsables responsables;
Typé comme professeur frondeur, un casse-tête chinois. Toujours - grâce à Chéhérazade, merveilleuse fée du logis et de mon maintien - superbement sapé, périlleusement féru de
verticalité, fermement réfractaire à la canonisation des stéréotypes alimentaires, au fourbi
vénal et rase-mottant des fameux sujets communs, aux menus et innombrables fricotages de
la médiocratie.
Je ne m'absentais jamais. je considérais comme un crime d'enseigner assis comme on fait du tricot ou des mots croisés. J'avais toujours de nouveaux textes, des rahat loukoum de l'esprit :
poèmes, enregistrements de textes narratifs ( Aladin et la lampe merveilleuse, Sindbad le marin, Dj'ha, le faiseur d'infirmes de Naguib Mahfouz, le petit prince de Saint-Exupéry, Brel, Ferré, Ferrat, Aragon, Eluard, Nazim Hikmet, Mahmoud Darwich, Nizâr Qabbani, Moudhafer el Nouah, Rûmi, Hallâj, Bistami, Doul Noun, Lorca, Maupassant, Flaubert, Balzac, Gandhi, Herman Hesse, Hervé Bazin, Dino Buzzati, Italo Calvino, Cervantes, Carême,Barthes... ),exposés,corespondances avec des auteurs, ateliers d'écritures, expressions théâtrales. Chaque texte dont je tombais amoureux était immédiatement partagé avec les élèves.
Chaque cours était un show, un spectacle, une oeuvre de partenariat, un feed-beak de séduction.
Je dérangeais énormément. J'étais dans le rêve. Profondément trempé dans la jeunesse, dans le
bondissement de la beauté. En entrant en classe j'étais, nous étions tout le temps en escapade, en parapente de la pensée.
Je sortais de la classe rayonnant au milieu de régimes d'élèves, d'autres en sortaient abattus, accablés, pressés d'aller s'affaler sur leurs chaises dans la salle des papotages, des truqueries
et des recettes faciles.
La classe était notre green. Nous la décorions, il y avait des fleurs, la rose toujours en vue sur
un coin du bureau pour l'éducation du regard. Nous jouïons au golf avec les mots, avec le sens, nous étions dispensateurs de luxe, nous parfumions nos phrases sans sacrifier à l'efficacité, au rigoureux pointillé du compas. Impossible de trottiner dans l'horreur tranquille du prosaïsme,
de ruminer la chique grammaticale du genre: Le chat mange la souris/ la souris est mangée par le chat. J'enseignais et montais avec les élèves, mes écoeuriers, Hamlet, Poèmes et textes de Hikmet et de Soljénitsyne.
La forêt de Chéhérazade
Je sortais les élèves en bus pour planter des forêts ( la forêt de Chéhérazade sur le littoral, à ( Kharrouba, Clovis plage ), des arbres ramenés de la pépinière de Aïn Brahim dans l'express
blanche de Daddy, ancien élève, aujourd'hui responsable d'une association écologique . Les parents, ( au grand dam des responsables, flicaillons de la pensée ) me confiaient leurs enfants dont grand nombre d'adolescentes .
Nous plantions : pins pignons, pins d'Alep, eucalyptus... C'était un bel et émouvant hommage à Chéhérazade. Je faisais de l'écologie poétique, j'aérais l'esprit des adolescents ( il y en avait
même qui ramenaient leurs tout jeunes frères et soeurs. cet élargissement en puériculture m'amusait et me fascinait ).
L'iode et la chlorophylle me faisaient onduler du dedans. Les plants étaient d'infinis porte-plumes. Nous grouillions dans une bibliothèque verte frangée de mer à perte de vue. Tous, filles et garçons étaient superbement motivés. Nous avions quitté le renfermé et le ronron de la grisaille académique.
Plus d'estrade, plus de tableau abîmé et presque jamais rénové, plus de dictature architecturale.
Ils étaient associés à ma féconde douleur, à ma dépression combattue. Nous étions des planteurs
de la bonté.
Je les voyais s'échiner, les filles s'abîmaient les mains à creuser, à planter, à butter sans outils
( pour la plupart, nous manquions d'outils ). Tout le monde s'affairait, se prosternait hardiment et humblement vers la terre, à pérenniser la vie, à préparer de l'ombre bienfaisante à ceux qui
succèderont pour se promener ou villégiaturer sous nos pensées, sous nos espoirs, sous nos voeux. Nous étions tous dépositaires d'un noble souci de germination et d'un voeu de bonheur.
Chacun dédiait son plant à un être cher, à des êttres disparus, éloignés ou encore vivants. Leurs yeux brillaient, ruisselant de sueur et d'excitation. Ils étaient dans l'aimer c'est faire.
Je faisais tout pour contenir mes sanglots, écrasé d'un bonheur presque insupportable. Je m'obstinais, tête inclinée, sarclant et tassant la terre à cacher des larmes qui me gonflaient la gorge, m'étourdissant de leur sel et à murmurer, lèvres contre feuilles, des prières, à demander pardon: Pardon, je te demande pardon de te survivre mon amour, mon grand, mon bel amour, ma Chéhérazade, toi ma parole ombiliquée, toi mon poème ombellifère.
Puis, n'en pouvant plus, j'ai abrégé ma carrière et je me suis expatrié en France, dans la région
du Rhône où j'habite et où de mon remariage en ruines, après 21 mois de veuvage, j'ai reçu un
extraordinaire don de Dieu, mon unique fille Schéhérazade qui me fait écrire de Schéhérazade à Schéhérazade.
Rillieux-la-Pape. Lundi 08/12/2OO8
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