Un grand séisme dans ma maison de Mostaganem : le décès de ma somptueuse épouse Schéhérazade succombant à une crise cardiaque le jeudi 22 avril 2004, à 6 heures treize du matin.
Cette date correspond à l'anniversaire de mon quatrième fils Omar Abdelaziz, né le 22/04/83.
Réveillé par un râle ( alors que d'habitude, écrasé de travail, j'ai le sommeil lourd ), j'assiste, désemparé, courbé vers elle, à son ultime instant : toujours ce râle de mer roulant, ce feulement fouilleur, en calice de signes s'exhalant d'elle, me hélant, de si loin et pourtant toute proche, si loin, si proche...et moi et elle et nous, nous deux écrasés sous le poids de ce bouquet de secondes explosant séculaires en cette espèce d'instant, de terrible intimité impossible...Schéhérazade...
Chahrazâd, Chahrazâd, j'exhale en rumeur ce doux, ce délicieux, ce merveilleux nom dont j'ai toujours été profondément troublé, Schéhérazade, Chahrazâd, ma Chahrazâd ...,
Désemparé, embrumé d'inexprimable, assommé de me sentir flottant, oubliant de shunter m'affairant du chevet à l'armoire : parfum sous les narines, de l'eau aux lèvres et l'eau ne passant pas, et toujours aux pinçures de l'aphasie, oubliant de shunter, murmurant ma rumeur, Chahrazâd, Chahrazâd, assonancée à son râle, Chahrazed, Chahrazed...
Toujours courbé vers elle, gravement courbé vers elle, elle qui me surplombe puis, encore ma rumeur allitérée à son râle, Chahrazâd, Chahrazâd, elle commence à dessiller les yeux vers moi dans un effort suprême, un hissement de voile...
J’espère, abasourdi, subissant l'insupportable impact de son haltérophilie oculaire, humblement dominé par son combat, attentif à l'écarquillement espéré de ses yeux, ses yeux d'amande et de miel, sa jungle oculaire, espérant, oubliant de shunter, bourdonnant de perplexité, expirant ma rumeur : Chahrazâd...espérant toujours, humblement courbé vers elle, mon immense palmeraie, mon inestimable patrimoine poétique, Chahrazâd, Chahrazâd et ses yeux, mi-ouverts n'accrochent pas les miens, le regard se perd, s'essaimant et le chef-d'oeuvre de ses lèvres s'arrondit en un dernier signe, PEOFFF, inaudible, incroyable hapax libéré de l’anneau de ses lèvres, toute son âme s'est ramassée, s’est ocellée en cette ultime bulle inouïe, grandiose goutte de vie délivrée, ce bouleversant baiser d'éternité, son dernier souffle...
Cataclysme d’un fol instant. Dès cet instant, cette impulsion de fin du monde, brutalement apocopé de ma compagne, je me sentis devenir hémiplégique de l'âme.
Je continue d'être comble de son râle, ma mer énorme, ma rumeur, mon mascaret, mon amoureuse rumeur, Chahrazêd, Chahrazâd, tisonné d'une question bouleversante qui m'obsède de son bourdonnement, qui me lance comme une dent, qui me chasse du logis vers des chemins difficiles : a-t-elle senti que j'étais là, l'âme serrée contre la sienne, soudaine paramécie cédant à une irréversible sentence de mitose... Chahrazâd, Chahrazâd, a-t-elle entendu mon appel, l’appel de son Mehdi aunant son âme à l’auvent de la sienne ?
El' Mehdi CHAIBEDDERA. Rilleux-La-Pape Lundi 8 décembre 2008
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